• Analyse d'Yves-Marie Adeline pour l'entre deux-tours

    Par Yves-Marie Adeline

    Quelques remarques d’entre-deux tours.

    Comme en 2002, le président est connu dès le 1er tour, ce qui ne peut jamais être un bon signe - sauf évidemment si l’un des candidats avait atteint la majorité absolue : tenir à l’écart du système un pourcentage grandissant d’électeurs ne peut que créer une dangereuse frustration en marge du débat politique lui-même. Déjà, aux dernières régionales, on a vu des listes socialistes se faire hara-kiri au profit des Républicains plutôt que de céder le pouvoir au FN : depuis lors, des régions entières, y compris le Nord, la région la plus symbolique, n’ont plus d’élus régionaux, donc plus de chefs. C’est l’une des causes de l’effondrement du candidat socialiste à 6% dans cette présidentielle, un résultat inédit pour un parti au pouvoir.

    Une autre cause est évidemment une politique qui n’a plus de socialiste que le nom, tant il est vrai que les gouvernants savent que les recettes économiques de cette famille de pensée ont toujours produit des remèdes pires que le mal ; mais surtout parce que l’âge des « nouveaux seigneurs » dans lequel nous sommes entrés est un âge oligarchique reposant sur un modèle économique inévitablement inégalitaire. L’élite gouvernante actuelle continuait donc de se dire « socialiste » mais ne l’était plus, ce qui a ouvert un angle à sa gauche, et l’investiture de Hamon, réputé plus radical que Hollande, n’aura pas suffi. Il est donc possible que la gauche soit en train de se recomposer, laissant apparaître deux nouveaux grands partis : un parti d’inspiration communiste - du moins dans son imaginaire - désormais piloté par l’ancien trotskyste et toujours charismatique Mélenchon ; et un parti de centre-gauche piloté par Macron. Notons en passant que l’addition des scores réalisés par les candidats crypto-communistes donne un chiffre impressionnant (28%) ; et plus généralement, l’ensemble du premier tour montre une France dont on dit souvent qu’elle est plus à droite que jamais, mais qui a pourtant majoritairement voté à gauche, du moins si l’on considère Macron comme un homme de gauche, ce qu’il affirme lui-même et ce qu’il est au moins d’un point de vue sociétal.

    La gauche modérée proprement dite disparaît peut-être avec le parti socialiste. Pour l’instant, le projet de Macron, probablement sincère, consistant à réunir des gens de droite et de gauche dans un esprit somme toute pas éloigné d’un royalisme démocratique, semble avoir échoué : à part quelques personnalités centristes, Macron a surtout mobilisé des socio-démocrates du parti socialiste, et personne véritablement classable à droite. Le risque pour lui est évidemment de se laisser enfermer dans une posture centriste de type giscardien, qui le conduira bientôt à devoir subir les attaques et de la gauche et de la droite, dans un climat socio-économique tendu. D’ailleurs, sera-t-il en mesure d’obtenir une majorité parlementaire, alors même qu’il est menacé d’échouer à donner à la politique française les « nouvelles têtes » promises, lui qui jusqu’à présent n’a pu que sortir de leur retraite de vieux chevaux de retour (Bayrou, Cohn-Bendit etc.) ?

    La droite parlementaire va–t-elle exploser à son tour, comme le prévoit depuis plusieurs mois le politologue Guillaume Bernard ? On peut imaginer des personnalités de centre-droit rejoindre Macron sans état d’âme, et une tendance plus droitière rester coincée entre ce centre et le Front national. Dupont-Aignan, qui avec ses 4,75% réalisés sur le discrédit de Fillon n’atteint pas la barre des 5% nécessaires au remboursement de sa campagne, n’est probablement plus libre de se ranger du côté de Le Pen.

    En principe, Marine Le Pen n’a aucune chance d’être élue. Cela dit, un chercheur éminent, Serge Galam, a formulé le concept « d’abstention différenciée » qui, s’il est valide, provoquerait une victoire de la candidate. Son idée est que trop d’électeurs du deuxième tour répugneront à voter Macron, même pour faire barrage à Le Pen. Que peut-on penser de ce concept « d’abstention différenciée » ? Les lecteurs qui m’auront fait l’honneur de lire mon Abrégé des définitions politiques se souviennent que j’y formule une théorie de l’abstention vue comme un simple « miroir de la participation » : à quelques points près – mais je reconnais que quelques petits points peuvent être décisifs dans un scrutin serré – les abstentionnistes qui soudain se mobilisent se répartissent à peu près de la même manière que les « participationnistes » ; donc il est vain d’appeler à la rescousse les abstentionnistes à l’issue d’un premier tour difficile, puisque le camp d’en face obtient la même chose. En formulant sa théorie d’une abstention dite « différenciée », donc différente de ce qu’elle est habituellement, Galam donne raison à ma théorie tout en lui prévoyant une exception, mais il reste à savoir si le deuxième tour la confirmera. Ce qui rend ce chercheur digne d’être écouté est qu’il a déjà prédit le Brexit et la victoire de Trump.

    Durant la campagne, le peuple français a surtout débattu des costumes onéreux de Fillon, alors que Macron, probable président, trouvera sur sa table des sujets brûlants à traiter : la menace islamiste, en Turquie, dans le Sahel, au Proche-Orient, peut-être en Algérie bientôt ; mais aussi les tensions en Extrême-Orient, voilà pour l’extérieur ; l’invasion migratoire, la montée de la pauvreté, la cohabitation de plus en plus difficile entre les Français et la communauté islamique, la fragilisation des institutions, la fracture sociale, etc. rendront quelque peu dérisoires les thèmes du premier tour. Il est probable qu’avec Le Pen au second tour, les véritables sujets vont être abordés, mais la politique – surtout dans un régime d’opinion - est d’abord le royaume de l’imaginaire. Il suffit de voir, dès le lendemain du premier tour, les photos retouchées des deux candidats restants : Macron radieux, le visage net et bien éclairé, Le Pen lugubre, les traits vieillis, le visage pour moitié dans l’ombre. Plutôt que sur des programmes, que dans notre monde d’audio-visuel quasiment personne ne lit, c’est sur ces messages subliminaux que le régime entend susciter le rejet ou l’adhésion. Nous n’en sommes plus aux délires populaires d’avril 2002, parce que le régime s’attendait à ce second tour, mais au fond, l’irrationalité demeure ; et c’est ainsi que gouverne l’oligarchie, derrière un théâtre d’ombres chinoises où le peuple s’agite en vain. Je ne m’en plains pas, étant suffisamment riche de ma foi chrétienne pour vouloir m’encombrer de l’actuelle religion démocratique – d’autant qu’elle est devenue une religion de croyants non-pratiquants - mais je continue de croire que l’autorité – je ne dis pas le pouvoir, mais l’autorité, qui est plus essentielle – d’un roi permettrait d’alléger un peu le poids de l’oligarchie sur les masses. C’est d’ailleurs, s’il faut le croire, l’idée de Macron lui-même, telle qu’il l’a formulée quand il était encore ministre de l’économie sous le président sortant : un ministre regrettant l’absence d’un roi, du jamais vu sous la République. Nous donnera-t-il à voir encore quelque chose d’autre ?


  • Commentaires

    1
    TR
    Mardi 25 Avril à 15:15

    Toujour aussi lucide et clair, sauf... mais comment peut-il encore envisager comme possible, que Macron soit sincère? Il est "sincère", sans doute, quand il dit qu'il n'y a pas de culture française etc, parce que c'est ce qu'il a "appris" de ceux qui l'ont enrichi? Et comment peut-il percevoir l'extrémisme ultra-libéral de Macron, démontré par son bilan désastreux (loi Travail permettant de faire travailler des salariés de plus en plus nombreux 65h comptées et payées 39; CETA encore que les Wallons aient sauvé la mise; vente d'Alstom Énergie à l'Américain General Electric...) comme "centriste"? Macron peut au contraire être qualifié "d'anti-centre".

    2
    Mardi 25 Avril à 20:50

    Notre réponse demain...



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