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    Par Joséphine Dedet

     

    Mercredi 14 novembre, 11 heures. Le cimetière parisien de Thiais est noyé dans la brume. Il y a 51 ans, le roi Zog Ier des Albanais y était inhumé, sous un soleil éclatant, dans un beau tombeau de marbre gris, au côté de ses sœurs les princesses et de plusieurs de ses fidèles gardes du corps. En cette année 2012, où l’on célèbre le centenaire de l’indépendance, le gouvernement albanais a pris la décision de rapatrier les restes de son souverain. Une manière pour l’Albanie postcommuniste de se réconcilier avec son passé et d’honorer la mémoire de celui qui contribua à transformer cette ancienne province de l’empire ottoman en un État unifié et moderne.


    Ministre de l’Intérieur en 1920, Premier ministre en 1922, président de la République en 1925, Ahmet Zogu fut proclamé roi des Albanais trois ans plus tard sous le nom de Zog Ier. Issu de la région du Mati (Nord), élève au lycée Galatasaray d’Istanbul, exilé pendant la Première Guerre mondiale en Autriche, Zog ne manquait pas d’ambition, ni pour lui ni pour son pays. S’inspirant de l’œuvre de Mustafa Kemal en Turquie, il modernisa et occidentalisa l’Albanie, faisant construire routes, hôpitaux et écoles, accordant le droit de vote aux femmes (bien des années avant la France !), laïcisant l’état-civil de ce pays à majorité musulmane, où vivent 30% de chrétiens (20% d’orthodoxes, 10% de catholiques).


    Symbole de cette laïcité revendiquée, le roi (de confession musulmane) épousa civilement la comtesse hongroise Géraldine Apponyi (une catholique fervente) en avril 1938.


    Un an plus tard, au moment où la reine mettait au monde le prince héritier Leka, les troupes de Mussolini envahissaient le petit royaume des Balkans.


    Chassés du trône, les souverains ne purent retourner dans leur pays après la Seconde Guerre mondiale : à l’occupation fasciste avait succédé le régime communiste d’Enver Hoxha. Ce pouvoir sanguinaire n’eut de cesse de décrier le roi déchu. Pourtant, il n’osa jamais s’attaquer à Géraldine, qui, durant son unique année de règne, avait conquis l’amour et le respect des Albanais.


    Après une vie d’exil, le roi mourut en France. Il n’avait que 65 ans. Son épouse, elle, eut le bonheur de rentrer triomphalement dans son pays, en juin 2002, et de s’éteindre quatre mois plus tard ainsi qu’elle l’avait souhaité : « Comme une Albanaise, sur la terre d’Albanie, parmi les Albanais ».


    Ce 14 novembre 2012, par l’un de ces clins d’œil dont l’Histoire a le secret, la dépouille de Zog Ier a donc été exhumée, en présence du prince Leka, le petit-fils du roi, venu spécialement d’Albanie, de Skender Zogu, le neveu du souverain, de Sylviane Muselier, demi-sœur de la reine Géraldine, et de son fils Renaud Muselier, ancien ministre français. De nombreuses personnalités albanaises et françaises (dont le chef du protocole de l’Élysée) avaient fait le déplacement. Plusieurs représentants de familles royales ont également assisté à cette cérémonie : la princesse Chantal de France et son époux, la princesse Maria-Pia de Savoie et le prince Michel de Bourbon-Parme, le prince Fayçal bey de Tunisie et la princesse Nessrine Toussoun d'Égypte.


    Après les discours de l'ambassadeur d'Albanie à Paris – qui a rappelé les relations chaleureuses que le roi Zog entretenait avec les autorités françaises, en particulier avec le général de Gaulle –, de Majlinda Bregu, ministre albanaise de l'Intégration européenne, de Skender Zogu et de Renaud Muselier, le cercueil, couvert du drapeau albanais, a reçu les honneurs militaires, rendus par une unité de la Légion étrangère dans laquelle avaient servi, sous les couleurs de la France Libre, plusieurs membres de la Famille royale d'Albanie et de la Cour, entre 1942 et 1945.


    Le cercueil est arrivé à l’aéroport de Tirana après un transit par Istanbul, un itinéraire qui aurait enchanté le roi Zog, lui qui avait laissé tant de souvenirs de jeunesse en Turquie. Le 17 novembre, plusieurs milliers d’Albanais se sont pressés devant le Palais des Brigades pour lui rendre un dernier hommage, à l’image de leur président de la république, Bujar Nishani, de leur Premier ministre, Sali Berisha, ainsi que d’Atifete Jahjaga, la présidente du Kosovo voisin, et de Semjén Zsolt, le vice-Premier ministre de la Hongrie – pays natal de la reine Géraldine. Plusieurs membres de familles royales avaient fait le déplacement jusqu’à Tirana : le grand-duc Georges Romanov, chef de la maison impériale de Russie, le prince Nicolas de Monténégro et le prince Radu de Roumanie, époux de la princesse héritière Margarita.


    Le roi Zog est désormais inhumé dans un mausolée construit à l’occasion du centenaire de l’indépendance, à l’emplacement de celui qui avait été détruit pendant la guerre et qui abritait à l’époque la dépouille de la reine-mère, Sadije Toptani. Le souverain repose désormais aux côtés de Géraldine, son épouse bien-aimée, de son fils Leka (décédé en 2011) et de sa belle-fille Susan (décédé en 2004). Une belle revanche sur le destin pour celui dont la devise était « la Patrie par-dessus tout ».


    Joséphine Dedet

     

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    Joséphine Dedet est l’auteure de la biographie Géraldine reine des Albanais (réédité chez Belfond en 2012). Elle a eu accès aux archives privées et au témoignage direct de la reine, de ses proches et de nombreux témoins de l’époque.

     

     

    Joséphine Dedet signera ses ouvrages au Salon de la Biographie le Samedi 8 Décembre 2012 à Paris.

    Mairie du XVII° Arrondissement, de 14 h à 19 h 00.

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    Les images au Cimetière de Thiais :

     

    09 Copyright Thomas Frashëri

     

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    13 Au premier plan, Sylvaine Muselier, demi-soeur de la Reine Géraldine.

    Le Prince Leka, dont on aperçoit la haute taille.

    En imper clair, Skender Zogu, neveu du Roi Zog 1er.

     

    © Copyright Thomas Frashëri

    La suite de notre article, ici.


    3 commentaires
  • par Joséphine Dedet  -

     

     

                              Géraldine, reine des Albanais

     

     

    Il y a dix ans, le 22 octobre 2002, s’éteignait la reine Géraldine. À Tirana, où elle était rentrée quatre mois plus tôt, au terme de soixante-trois ans d’exil.

     

    Née en 1915 dans la Hongrie de l’empire des Habsbourg, la comtesse Géraldine Apponyi, de mère américaine et apparentée par son père à plusieurs familles royales européennes, avait séduit le monde lors de son mariage avec le roi Zog des Albanais, en 1938.

     

    Fervente catholique dans un pays à majorité musulmane, cette ravissante jeune femme avait éprouvé un double coup de foudre : pour le pays qui lui faisait l’honneur de l’accepter pour reine, et pour son souverain, qui s’employait depuis plus de dix ans déjà à le moderniser.

     

    Le peuple albanais à son tour fut conquis par les qualités de cœur exceptionnelles de Géraldine et n’oublia jamais celle qui ne régna finalement qu’une seule année. Son époux et elle furent en effet chassés du trône par les troupes de Mussolini en 1939, alors que Géraldine venait de mettre au monde le prince héritier Leka. Ils se réfugièrent en France et en Grande-Bretagne pendant la Seconde guerre mondiale, puis dans l’Égypte du roi Farouk, en France à nouveau – où Zog mourut en 1961 –, en Espagne puis en Afrique du Sud, pendant que l’Albanie, aux prises avec la dictature communiste d’Enver Hoxha, souffrait le martyre.

     

    Après la chute du mur de Berlin, l’horizon s’éclaircit pour la famille royale. En juin 2002, Géraldine faisait un retour triomphal à Tirana, réalisant ainsi la prophétie du roi Zog. Juste avant de mourir, celui-ci avait vu en rêve son épouse, âgée mais encore très belle, regagner l’Albanie.

     

    « Je mourrai comme une Albanaise, sur la terre albanaise et parmi les Albanais », avait promis Géraldine. Son ultime prière a été exaucée. Dix ans plus tard, sa grâce, sa noblesse et son dévouement n’ont pas été oubliés de ses anciens sujets, qui lui rendent un hommage unanime et s’apprêtent à accueillir, le 17 novembre, la dépouille du roi Zog, qui reposait jusque-là au cimetière de Thiais, en région parisienne.

     

     

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     Joséphine Dedet :

    Saluée par la critique, sa biographie, Géraldine, reine des Albanais, parue en 1997 et devenue un classique, a été réédité aux éditions Belfond en 2012 dans une version revue et augmentée, avec une préface d’Éric Faye. L’auteur a eu accès aux archives privées et au témoignage direct de la reine, de ses proches et de nombreux témoins de l’époque.

     

    Lire aussi la présentation de l'ouvrage Géraldine, reine des Albanais.

     

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